Un vieil homme au regard éteint fixe la toile depuis quatre siècles. La barbe est blanche, les yeux cernés, le noir du vêtement se confond avec le fond. Ce visage-là, Tintoret l’a peint lui-même, vers 1588, deux ans avant sa mort. Édouard Manet l’a recopié trait pour trait en 1854, dans un geste d’admiration si total qu’on hésite aujourd’hui, à quelques mètres de distance, à dire lequel des deux tableaux regarde l’autre.
C’est cette conversation à travers les siècles — Venise qui parle à Paris, le XVIe qui répond au XIXe — que le musée Jacquemart-André met en scène à partir du 11 septembre 2026, dans la première rétrospective française jamais consacrée à Jacomo Robusti, dit le Tintoret.
On connaît Tintoret de nom. On connaît rarement son œuvre dans son ensemble — c’est précisément le manque que comble le musée Jacquemart-André. Réunissant une quarantaine de peintures et dessins venus de Venise, Vienne, Florence, Oxford, New York ou d’une simple église parisienne, l’exposition ne se contente pas de montrer un grand peintre du XVIe siècle : elle raconte comment cet homme surnommé « le plus terrible esprit que la peinture n’ait jamais connu » par Vasari a fini, deux siècles et demi plus tard, par hanter l’atelier de Delacroix, de Manet et de Cezanne.





Le premier grand coup d’éclat de Tintoret, peint alors qu’il n’a pas trente ans. Un saint surgit d’un ciel d’orage pour guérir une foule d’infirmes ; au premier plan, un malade tend la main vers le visiteur, dans un geste qui l’invite littéralement à entrer dans le miracle.
Tintoret choisit le moment juste avant le drame biblique, quand deux vieillards épient encore Suzanne à sa toilette. Face à un miroir, elle devient à la fois sujet et piège : le spectateur, comme les vieillards, se surprend voyeur malgré lui.
Prêtée par les Offices de Florence, la scène mythologique se joue dans un intérieur domestique presque banal — une servante range du linge en arrière-plan, comme si l’histoire de Jupiter métamorphosé n’était, pour la maisonnée, qu’un après-midi ordinaire.
Longtemps jugée simple copie d’atelier dans une église parisienne, cette toile monumentale a été redécouverte, lors d’une restauration récente, comme très largement autographe. Elle est aujourd’hui visible en l’église Saint-Eustache, à deux pas du Louvre — une occasion rare de voir un Tintoret hors les murs d’un musée.
L’Autoportrait (vers 1588) face à sa copie par Manet (1854) — le duo le plus émouvant de l’exposition. Manet reproduit jusqu’à une inscription aujourd’hui effacée de l’original lors d’une restauration de 1940 : sa copie est donc, pour cette inscription précise, la seule trace qu’il en reste.
Sainte Catherine d’Alexandrie et un ange, peinte par l’atelier de Tintoret entre 1557 et 1570, a appartenu à David Bowie, qui l’acquiert vers 1983 et la conserve jusqu’à sa mort en 2016. Fasciné par l’univers flamboyant du peintre vénitien, il baptise même l’un de ses propres labels musicaux « Tintoretto Music ». Le tableau fait aujourd’hui partie d’une collection particulière et n’est visible, en France, que le temps de cette exposition.
